Il n’y avait cette fois
plus aucune douceur dans ses gestes. Elle eut l’impression
d’être un plat à gratin qu’il récurait à la paille de
fer. Elle tenta tout d’abord d’exprimer son
mécontentement, mais lorsqu’elle ouvrit la bouche, elle
engloutit un demi-litre de savon. Donc elle se tut.

Pygmalion
05 (Pygmalion) posté le vendredi 06 mars 2009 12:41
06 (Pygmalion) posté le vendredi 06 mars 2009 12:42
La cible suivante fut ses
cheveux. Il trancha dans la masse à coups de ciseaux, tant
certaines parties étaient crêpées et irrécupérables. Il utilisa
deux flacons de shampooing et la rinça en lui plongeant la tête
dans la bassine, la maintenant fermement tandis qu’elle se
débattait.
- Tu cherches à me noyer ou quoi ! braillait-elle entre deux
bouillons qui la nettoyaient du savon qu’elle avait encore
dans le gosier.
Il l’arrosa copieusement de vinaigre et d’essence de
lavande (dans le doute, pour les poux), et termina par une cuillère
d’huile d’olive afin de faire briller
l’ensemble.
Il la saisit des deux côtés de la tête, froissant la chevelure
entre ses doigts.
- Ca commence à prendre forme, constata-t-il fièrement pour lui
même, sans prêter attention au grognement qui lui répondait.

07 (Pygmalion) posté le vendredi 06 mars 2009 12:43
Puis ce fut le
maquillage.
Dans la cabine du Vicomte Ankor des Vents Changeants, Elros dénicha
un trousseau oublié par l'une de ses innombrables maîtresses à la
suite d’une soirée un peu arrosée. Fort de son trophée, il
revint achever la transformation de Winona.
Elle protesta une dernière fois avant qu’il ne lui ferme la
bouche en pressant ses doigts sur ses joues pour lui appliquer le
rouge à lèvres qu’il venait de choisir.

08 (Pygmalion) posté le vendredi 06 mars 2009 12:45
C’était terminé.
Il admirait à présent le résultat. Une fois rincée, une fois
coiffée, une fois pomponnée, il fut presque étonné de découvrir
qu’il se cachait une femme sous cette couche de suif
qu’il s’était évertué à gratter. Une jolie femme qui
plus est.
Et c’était lui qui l’avait créée. Comme on sculpte une
statue. Comme on peint un portrait.
Il se laissa surprendre. Surprendre par le plaisir qu’il
avait pris à la transformer, tout au long de cette après midi. Et
par cette fierté qu’il en tirait.
Il fit pivoter le fauteuil où elle se tenait toujours assise pour
qu’elle puisse se voir dans le miroir qui se tenait près
d’eux.
- Vous voilà bien belle, madame, avoua-t-il tandis qu’elle ne
reconnaissait pas.
Elle n’était plus cette poupée qu’il avait manipulée
avec si peu de manières.
- Tu me vouvoies maintenant ?

Elle se leva pour mieux se regarder encore. Gênée par l’image
que ce miroir lui renvoyait.
- C’est moi ! C’est moi ?
Une image qui n’était pas la sienne. Elle n’était pas
elle. Mais la jeune personne qu’elle voyait soudain à travers
cette glace la flatta au plus haut point... Elle passa une main
dans le chignon qu’il avait noué sur sa tête... Puis, elle
chercha à retrouver les traits de son visage. Incapable
d’identifier cette peau d’ivoire que la poussière avait
dissimulé toutes ces années.
- J’suis une lady ! se gaussa-t-elle avec un accent
épouvantable.
La réalité de sa voix et de ses manières retomba sur Elros comme
une chape de plomb. Enveloppée dans ses guenilles déchirées, Winona
avait un visage de princesse sur une allure de mendiante.
- Hum, marmonna Elros, il y a encore du travail...
- Qu’est-ce que tu dis ?
- Je crois qu’il est urgent de faire quelque chose pour tes
vêtements...

09 (Pygmalion) posté le vendredi 06 mars 2009 12:47
Les semaines qui suivirent
furent consacrées à l’éducation de Winona. Maintenant
qu’il avait renoncé à l’idée de la rejeter dans le
ruisseau, il fallait qu’Elros trouve un prétexte pour la
présenter au reste de l’équipage. L’intégrer. Mais pour
cela, il fallait qu’elle soit... Présentable !
Elros lui apprit à s’exprimer. A se tenir. A danser.
Il fallait coiffer Winona. Habiller Winona. Maquiller Winona.
La jeune femme avait fini par se laisser apprivoiser. Elle restait
enfermée tant qu’elle n’était pas encore prête à
se montrer. Elle ne voyait guère les nuages, la fenêtre de sa
cabine ne donnant que sur les jardins intérieurs du vaisseau
pirate. Aussi, chaque jour, lorsqu’il la rejoignait, elle
commençait toujours par l’accueillir en lui demandant :
- Emmène-moi à travers les nuages.
C’était devenu sa façon de le saluer.
Elros s’était habitué à la présence de la jeune femme. Elle
était rapidement devenue un point d’ancrage, le seul élément
stable qui rythmait sa vie entre les informations qu’il
livrait à la police pour le compte du Capitaine des Jardins aux
Oiseaux, et des rixes et autres fuites qu’il effectuait en
compagnie d’Ankor.
Retrouver Winona, assise dans la cabine, chaque jour, était un réel
soulagement. Il avait son secret. Et doucement, l’air de
rien, dans le charbon qu’il avait ramassé, il sculptait une
comtesse, une duchesse. Avec la rigueur et le soin d’un
horloger.
Elle faisait partie de son paysage. De son quotidien. Il s’y
était habitué.
C’est pour cela qu’il était rentré plus tôt, ce jour
là.
- Winnie ! J’ai une surprise pour toi ! Ferme les yeux,
veux-tu ?
Elle obéit. Elle sentit ses mains lui nouer quelque chose autour de
la tête. Un bandeau de cuir, dont la fraicheur s’imprima sur
sa peau.
- Tu me décoiffes, rit-elle.
- Ouvre les yeux.
Il portait des lunettes d’aviateur sur le front. Une brusque
montée d’adrénaline parcourut la jeune femme en un
frisson.




