- Je t’emmène à travers
les nuages ? sourit-il en tordant malicieusement l’un des
coins de sa bouche.
Le visage de Winona s’illumina.
- Par contre il faudrait que tu te changes, Winnie. Il est hors de
question que tu viennes dans cette tenue.
- Tu as quelque chose contre ma robe ? tiqua-t-elle.
- Elle n’est adaptée ni au vol, ni à l’appareil que
j’ai choisi. Ou j’emmène la robe, ou je t’emmène
toi, mais il n’y aura pas de place pour les deux. Tiens,
enfile ça.
Il lui tendit une chemise et un pantalon.
- Je ne suis pas un garçon ! Je garde ma robe. Je ne mettrai pas
ça.
Elle repoussa les vêtements contre sa poitrine.
- Tu vas les mettre sinon je ne t’emmène pas, insista-t-il en
lui recollant les habits entre les bras.
- Non ! refusa-t-elle une nouvelle fois, persistant dans son
manège.
- Si, fit-il de même.
- Non ! se mit-elle à rire.
- Si, éclata-t-il franchement.
L’échange se répéta ainsi cinq ou six fois, jusqu’à ce
qu’ils en viennent à tirer plus fort... Puis plus fort
encore.... Pour finir par basculer sur le parquet. Liés l’un
a l’autre par le pantalon qu’ils n’avaient pas
lâché.
Et maintenant ils se regardaient. Essoufflés.
- Vous êtes blessée, Madame ?
- Je déteste quand tu me vouvoies, bougonna-t-elle.
Ils ne riaient plus. Elle s’était penchée pour
l’observer. S’assurer que lui aussi allait bien. Tout
semblait suspendu. Plongé dans une attente. Il la contemplait. Il
ne se lassait pas de la contempler. Il ne pouvait plus s’en
passer. Elle était sa réussite. L’image parfaite dont il
rêvait. Pris par le trouble de l’instant, il attrapa sa nuque
dans sa main. Hésitant à la plier vers ses lèvres. Hésitant à
avouer son moment de faiblesse. Elle ne bougeait pas. Poupée docile
ployée près de son visage. Elle attendait. Ils attendaient. Chacun
vivant du souffle de l’autre.

Il se redressa.
- Enfilez ça, Madame.
Déçue, vexée même, elle lui arracha le pantalon des mains et se
glissa derrière le paravent pour le passer. Sans plus un
mot.
Pygmalion
10 (Pygmalion) posté le vendredi 06 mars 2009 12:50
11 (Pygmalion) posté le vendredi 06 mars 2009 12:52
Le silence se poursuivit
jusqu’au décollage de l’appareil. Elros avait emprunté
un petit avion à hélices qui contenait à grand peine un pilote et
son passager.
Et si Winona ne parla pas tout de suite, le mutisme qui les
entourait s’était allégé avec l’altitude qui les
soulevait. Il était désormais empreint de l’émerveillement de
la jeune femme. Une vision magique qui la pénétrait au-delà de tout
ce qu’elle avait imaginé.
Il posa l’avion au sommet d’une falaise. Et ils
restèrent un long moment assis, l’un contre l’autre à
s’enivrer de l’air que le vent portait.
Il l'enveloppa de ses bras.
Elle ferma les yeux.

- Respire, murmura-t-il, respire... C’était ce que tu
voulais...
- C’était ce que je voulais.
Il resserra son étreinte. Elle se laissa bercer.
- Est-ce que tu vas me présenter à l’équipage pour que je
puisse rester ?
Il mit un certain temps à répondre.
Il dénoua ses bras des épaules de Winona.
Il ne pouvait la conserver prisonnière plus longtemps. Surtout après ce parfum de liberté qu'il venait de lui donner.
- Si vous le souhaitez toujours, Madame, s’inclina-t-il, vous êtes prête.
12 (Pygmalion) posté le vendredi 06 mars 2009 12:55
Elros accepta donc de sortir
Winona de l’ombre. Il profita d’une réception dans le
dirigeable pour la révéler. Emporté par le mouvement de la foule,
des invités, il n’eut pas même à justifier sa présence.
Celle-ci se fondit naturellement au milieu de l’assemblée
avec cette grâce qu’il lui avait enseignée. Elle parlait avec
les mots qu’il lui avait appris à prononcer. Les attitudes
qu’il avait su lui faire composer.
Elle dansait.
Depuis le début de la soirée elle n’avait cessé de danser.
Accaparée par le Vicomte Ankor des Vents Changeants qui lui
retenait valse sur valse, quadrille sur quadrille.

Il avait crée une reine. Et il ne pouvait que la regarder
s’éloigner. Dans tous les yeux des hommes qui la
sollicitaient. La désiraient. Se félicitaient de sa douceur. De sa
beauté.
Et à chaque caresse qu’on lui donnait, chaque sourire
qu’elle leur offrait. C’était Elros qui se
déchirait.

Mais que valait-il face à la lumière de ce monde dont elle avait
tant rêvé ? Celui de la terre du haut. Il n’était rien. Elle
se laissait porter par les pas du Vicomte. Blottie entre ses bras.
Elle lui échappait. Elle l’oubliait, ingrate, à chaque pas de
plus qu’elle faisait.
Il ne souhaita plus qu’une chose. Les séparer. Aveugler Ankor
pour qu’il ne puisse plus jamais poser l’œil sur
elle. L’arracher. L’emmener. Il serrait les poings.
Blessé.

13 (Pygmalion) posté le vendredi 06 mars 2009 13:01
Il sortit sur la terrasse
avant de commettre l’irréparable. Avant de se trahir. De se
livrer en pâture pour un amour qui l’avait subitement
submergé. Sans y être préparé.
Alors il se mit à pleurer. Comme un enfant. Parce qu’il ne
pouvait supporter de l’abandonner. Ainsi. Fini. Sur quelques
notes de musique.
Il pleura. Jusqu’à en tarir ses yeux. C’est seulement
qu’il put se calmer. Et à travers l’air dominant de ce
balcon qui surplombait la ville endormie, il put se ressourcer. Il
y avait sa mission. Il y avait Bryce. Il y avait Ankor.
Il regardait l’horizon d’un œil éteint.
C’est là qu’il sentit la caresse de cette peau le long
de sa main.
Puis ces doigts, se tresser tendrement entre les siens.
Un souffle chaud glissa sur sa joue comme une brise de printemps
pour déposer ces quelques mots dans son oreille.
- Emmène-moi à travers les nuages...


