
La malédiction du manoir
La malédiction du manoir - by Koelia (La malédiction du manoir) posté le dimanche 22 mars 2009 20:15
01 (La malédiction du manoir) (La malédiction du manoir) posté le dimanche 22 mars 2009 22:22
Tout en jetant un regard à la pendule, Emmy poussa un profond
soupir. À cette heure, elle aurait dû être étendue sur la plage de
la Salice à Antibes, au soleil, en train de papoter avec ses amis,
pour profiter de ses dernières vacances d’étudiante…
Au lieu de cela, elle se morfondait dans un cabinet de notaire
perdu au fin fond de Lyon, et sans savoir pourquoi !
Elle songea à tout ce qui l’attendait
après ses deux semaines de farniente : trouver un appartement à
Roanne dans ses maigres moyens, et réussir les six mois
d’essai dans l’entreprise qui l’avait embauchée
comme ingénieur réseau… Si tout se passait bien, elle
pourrait peut-être rembourser rapidement son prêt étudiant…
Bref, elle avait un mois pour tout accomplir !
« Mademoiselle Emilie Coulonges ? Entrez, je vous prie ! »
Emmy pénétra dans le bureau en suivant le petit
homme replet et s’assit dans le fauteuil réservé aux
visiteurs. Décidément, elle songea que comme la salle
d’attente, la petite pièce poussiéreuse appelait les pensées
moroses. Comme le notaire face à elle rassemblait quelques papiers,
elle s’irrita.
« Dites, vous ne m’avez pas fait quitter la côte d’Azur
en urgence pour que je vous admire travailler, si ?
Qu’avez-vous de si urgent à me communiquer qui ne puisse
l’être par téléphone ? »
Le notaire s’autorisa un discret sourire devant
l’impatience de la jeune femme.
« Vous êtes la dernière héritière des barons de Marcigny,
mademoiselle Coulonges. Et vu votre caractère, la digne descendante
de votre arrière-grand-père ! »
Emmy écarquilla les yeux.

« L’héritière de qui ?
- Du baron François-Marie de Marcigny. Le grand-père de votre
mère. Il est décédé il y a trois mois, et vous êtes sa seule
héritière.
- J’ignorais que ma mère avait encore de la famille,
vous êtes sûr de ne pas faire d’erreur ?
- Sûr et certain, mademoiselle. Votre mère a rompu tout lien
avec sa famille suite à… un différend dont je ne connais pas
la nature exacte. Mais le baron ne l’a jamais perdue de vue,
lui. Il était d’ailleurs présent aux obsèques de vos parents,
il y a cinq ans. »
Emilie sursauta, la gorge serrée.
« Mais pourquoi n’est-il pas venu se présenter ?
J’étais si seule ce jour-là… »
Le notaire haussa les épaules.
« Parlons de l’héritage, si vous le voulez-bien.
- De quoi s’agit-il exactement ? s’enquit-elle,
un peu inquiète.
- Tout d’abord, un petit manoir dans la Loire, dans un
village à une trentaine de kilomètres de Roanne, quelques avoirs
financiers puis un bijou que le baron souhaitait que vous ayez. Ce
pendentif ne fait d’ailleurs pas partie de l’héritage,
c’est une donation qui passe hors succession, et quelle que
soit la décision sur le reste de l’héritage, il est à
vous.
- Un manoir ? souffla la jeune femme. Mais c’est
impossible ! Et puis, je ne pourrais jamais
l’entretenir… Sans même parler des frais de
succession, des impôts… »
Le notaire hocha la tête. Son client avait bien
prévu les réactions de son héritière.
« Parlons donc aussi des avoirs financiers : votre aïeul est issu
d’une très riche famille, et il a suffisamment bien géré sa
fortune pour qu’après que la succession soit réglée, vous
puissiez faire face à tous ces problèmes pendant un certain
temps…
- Un certain temps… Non, c’est trop beau pour
être vrai !
- La seule condition, mademoiselle, est que vous viviez dans
ce manoir pendant plus d’un an. Et ce n’est pas
un piège : votre grand-père aimait le confort moderne ! De
plus, il avait transformé une partie de la demeure pour faire des
chambres d’hôtes, ce qui lui permettait de payer
l’entretien du domaine sans entamer le capital dont je vous
ai parlé… Regardez-donc ! »

02 (La malédiction du manoir) (La malédiction du manoir) posté le dimanche 22 mars 2009 22:28
Emmy tendit la main vers le dépliant et écarquilla les yeux
devant la superbe demeure.

« Comment pourrais-je refuser un tel héritage ? Mais… Il
s’occupait de tout lui-même ? Quel âge avait-il ?
- Il est mort à quatre-vingt dix-huit ans, mademoiselle ! Un
couple de gérants s’occupe de la partie gîte. Vous pourrez
contacter l’expert comptable qui s’occupe de la gestion
de tout. Mais prenez le cadeau de votre grand-père. »
La jeune femme ouvrit avec émotion l’écrin
en bois verni et poussa un soupir devant le pendentif en or, formé
d’une rosace finement ciselée, et d’une améthyste en
son centre.
Lorsqu’elle posa la main dessus, elle eut
l’impression que le joyau était traversé d’un éclair et
ressentit une étrange impression de chaleur.
« Aidez-nous ! »
La voix grave mais lointaine fit sursauter Emilie qui regarda
fixement le notaire.
« Vous avez entendu ?
- Etendu quoi, mademoiselle ?
- Cette voix étrange ! Qui disait "aidez-nous" ?
Emilie eut l’impression de surprendre un
frémissement sur le visage de l’homme de loi qui ne manifesta
pourtant qu’une légère surprise.
- Non mademoiselle. Je n’ai rien entendu. Mais vous
savez, à l’étage du dessus vit une vieille dame qui met
parfois la télévision un peu fort !
- Vous devez avoir raison…
- Alors, que décidez-vous ? »
Emmy reposa le pendentif dans son écrin et hocha
la tête. Elle avait l’impression que ses soucis de logement
et de remboursement de prêt venaient de s’évanouir dans la
nature !
« J’accepte l’héritage. Quand puis-je m’installer
?
- Dès que vous le souhaitez ! »
03 (La malédiction du manoir) (La malédiction du manoir) posté le dimanche 22 mars 2009 22:33
La petite voiture d’occasion pénétra dans le parc et
suivit la longue allée de platanes avant de se garer dans le
parking des chambres d’hôtes. Emilie en sortit et regarda
tout autour d’elle, un peu désorientée. Il y avait sûrement
une erreur, ce domaine ne pouvait pas être à elle…
C’était surréaliste !
« Bonjour ! Puis-je vous aider ? Vous souhaitez louer une chambre ?
»
Elle se retourna pour voir sortir de la demeure
une dame un peu forte qui s’essuyait les mains dans un
torchon.

« Bonjour madame… En fait… Je suis
Emilie…
- La fille de Cécilia ! s’exclama la femme l’air
réjoui. Entrez ma petite ! Maître Hévrard m’a prévenue que
vous veniez aujourd’hui ! Je vous ai tout préparé… Je
suis Louise Joubeau, la gérante, et mon mari Henri doit revenir ce
soir… C’est lui qui s’occupe des jardins, du
potager et de la piscine !
- Vous connaissiez ma mère ?
- Bien sûr ! Elle a grandi ici ! Elle ne vous en a jamais
parlé ? »
Comme Emmy secouait la tête, Louise Joubeau
poussa un grand soupir.
« Allons, venez, je vous emmène chez vous ! Ici, c’est le
coin des touristes ! Ce n’est pas que ce soit mal,
mais… Vous avez votre appartement personnel de l’autre
côté. Tout est équipé pour que vous puissiez vivre indépendamment
de nous, mais votre place est toujours réservée à notre table
d’hôte si vous le voulez ! »
Emilie écouta distraitement le bavardage amical
de la bonne femme, se sentant emplie à la fois de bonheur et de
crainte en visitant la demeure qui n’avait pourtant rien
d’effrayant ni de sinistre.
Elle s’installa dans la chambre qui avait
accueilli sa mère dans son enfance et déballa ses affaires avant
d’appeler ses amis pour leur confirmer qu’elle ne
redescendrait pas à Antibes. Mais étrangement, elle n’osa pas
leur parler de sa nouvelle demeure, ayant envie de la garder pour
elle seule quelque temps encore. Et puis elle voulait tout savoir
de cette famille à laquelle elle appartenait. Pourquoi donc sa mère
ne lui avait-elle jamais parlé de sa propre famille…
Elle sortit le pendentif et le passa autour de
son cou sur une impulsion. Elle s’observa devant le miroir,
et se figea. Derrière elle, une silhouette masculine translucide
venait d’apparaître, presque invisible mais suppliante. «
Aidez-moi ! »

Elle cligna des yeux mais sa vision avait disparu. Elle sentit ses
jambes se dérober sous elle et s’effondra sur le lit, le
cœur battant. Elle resta allongée quelques minutes avant de
se secouer. « Un fantôme ? N’importe quoi !
s’exclama-t-elle tout haut. Je frôle l’hypoglycémie,
voilà tout ! »
Elle rangea soigneusement son pendentif avant de
redescendre se régaler du repas préparé par Louise.
Le mari de celle-ci sembla inquiet en la
découvrant.
« Henri était sûr que vous refuseriez de venir ! commenta la
gérante.
- Pourquoi refuserai-je un tel paradis ? s’étonna
Emmy.
- Alors votre mère ne vous a rien dit…
- Tais-toi, Henri ! Cela ne nous regarde pas ! coupa Louise
d’un air fâché. Un peu de tarte, Emilie ? »
La jeune femme laissa la cuisinière la servir
généreusement tout en se promettant d’avoir une conversation
sérieuse avec son mari très rapidement.
04 (La malédiction du manoir) (La malédiction du manoir) posté le dimanche 22 mars 2009 22:34
Dès le lendemain, elle le retrouva au fond du potager, en train
de ramasser des haricots. Sans un mot, elle s’installa dans
la rangée d’à côté et commença à l’aider.
Lorsqu’ils eurent terminé, il se redressa en se tenant les
reins et lui sourit.
« Votre mère venait toujours m’aider quand elle était petite,
elle aussi. Elle aimait tellement cet endroit!
- Alors, pourquoi ma mère a-t-elle coupé les ponts avec son
grand-père alors ? »
Le jardinier soupira, jeta un coup
d’œil vers la cuisine de sa femme et s’assit sur
le banc.
« Assieds-toi, petite ! j’espère que ça ne te gêne pas, que
je te tutoie, mais tu ressembles tellement à ta mère, que
j’ai l’impression de la retrouver. On a eu tant de
peine quand on a appris cet accident… Enfin, elle a vécu
heureuse, hein ?
- Très heureuse avec mon père, je crois… Mais que
s’est-il passé ici ?
- J’espère que ça ne te fera pas fuir, mais si tu es
là, c’est qu’elle ne t’a rien dit. Elle n’a
pas eu le temps… Toutes les femmes qui héritent d’ici
finissent folles… La mère du vieux baron s’est
suicidée, ta grand-mère est morte dans un asile
d’aliénés… Et ce n’est que la fin d’une
longue série… J’adorerai te garder ici avec nous, mais
je préférerais te savoir vivante et loin…

- C’est une plaisanterie ! Et c’est pour ça que
ma mère est partie ? Pour une histoire de… de quoi
d’ailleurs ?
- Ta mère est partie parce que le vieux baron a voulu lui
transmettre l’héritage à la mort de Blanche, ta grand-mère.
Il disait qu’elle aurait la force d’esprit de vaincre
la malédiction… Ta mère a tenu quinze jours, puis elle a
refusé de rester au manoir. Elle est partie faire des études et
n’a jamais accepté de revenir ici.
- C’est quoi, cette malédiction ? Qu’est-ce qui
les a rendues folles ? »
Henri baissa la voix, jetant un regard furtif
autour de lui.
- Il y a un revenant qui hante les héritières du
château… Si tu commences à entendre des voix, suis
l’exemple de ta mère, et fuis loin d’ici… Laisse
tout tomber ! Zut ! Voilà Louise ! Pas un mot de tout ça, promis
?
- Promis… »
Anxieuse, Emilie partit se promener vers le
petit bois qui jouxtait la propriété. Toute cette histoire lui
aurait semblé être un tissu d’âneries si elle n’avait
déjà entendu cette fameuse voix… Et vu cette
silhouette… Elle s’allongea dans l’herbe et
ferma les yeux quelques instants.

« Hé ho ! Réveillez-vous ! Tout va bien ? »
Emilie ouvrit les yeux et se redressa avec
difficulté sur les coudes.
« Oups ! Je crois bien que je me suis endormie !
murmura-t-elle.
- Et sur la propriété de mes parents ! fit la voix masculine
rieuse derrière elle. Quel joli tableau d’ailleurs ! »
Elle secoua la tête, l’esprit encore
engourdi et observa avec attention l’inconnu qui lui souriait
d’un air charmeur, adossé contre un arbre. L’homme
n’avait sans doute pas plus d’une trentaine
d’années et ses yeux gris pétillaient de malice. Il
s’avança en lui tendant la main et elle la prit pour se
relever.
« Marc Masevaux, j’ai passé l’inspection ?
- Tout à fait ! rétorqua-t-elle avec amusement. Vous
n’avez pas l’air d’un croque-mitaine. Je suis
Emilie Coulonges, je faisais le tour du manoir et j’ai bien
peur d’ignorer les limites de ma nouvelle demeure.
- Nous sommes donc voisins ! fit-il d’un air songeur.
Vous êtes l’héritière ?
- Et je n’ai pas peur des fantômes !
- On vous a donc raconté la malédiction ? Et vous
n’avez pas fui ? »
Emilie éclata de rire.
« En fait, on m’en parlé après que j’ai accepté de
venir habiter ici… C’était trop tard, non ?
- En tout cas, si vous voyez un revenant, faites moi signe !
Je suis historien médiéviste, et j’aurai des tas de questions
à lui poser ! Bref ! J’étais venu porter "ça" à la vieille
Louise de la part de ma mère… fit-il en désignant un panier
de champignons.
- Je lui donnerai si vous voulez ! proposa Emmy, et Marc
accepta d’un air soulagé.
- Merci beaucoup, aujourd’hui je suis très pressé, je
dois ramener mes nièces à la gare. Elles ont quatorze et seize ans
et nous en ont fait voir de toutes les couleurs ! Je suis bien
content de les rendre à leurs parents ! Mais à très bientôt, jolie
voisine ! »

Il disparut dans le bois et Emilie secoua la tête : un héritage,
une malédiction, un fantôme qui appelle à l’aide et un voisin
charmeur… Et charmant ! Ça faisait beaucoup, quand même
!

