
Rends-moi sourde, ma musique...


La chaise racla le sol. La fourchette tomba en tintant contre le
carrelage froid.
Sélène s'était levée d'un bond. La chaise faillit se renverser. Son
cœur se comprimait sous la colère et la tristesse ; et il ne
tarderait pas à exploser.
« - Allez, va-t-en ! Raillait son frère. »
L'adolescente refusait de lui faire plaisir en s'avouant vaincue
bien qu'elle n'avait qu'une envie. Se précipiter dans la chambre.
Le sel de ses larmes lui piquait les yeux mais elle se refusait de
lui montrer sa faiblesse en pleurant devant lui. Elle se mordit
sauvagement l’intérieur de la joue.
« - Qu'est-ce que tu attends ? Persiflait encore Hayden. Tu ne
files pas pleurnicher dans les jupes de maman ? Allez, casse-toi
! »
C'en était trop pour Sélène. Ses poings se serrèrent. L'explosion
ne tarda pas. Ses paroles sortirent trop vite pour être comprises
mais elle avait besoin d'évacuer cette pression.

« - Lâche-moi ! Tu m'énerves ! Tu n'as pas le droit de me
parler comme ça ! Tu n'as pas à me donner d'ordre ! J'en ai marre !
Marre de toi ! Marre ! Pourquoi t'échines-tu à me pourrir la vie !
Je n’aurais jamais dû naître... Si seulement j'avais su
! »
La jeune fille criait, hurlait. Mais ne pleurait pas. Pas
encore...
« Arrêtez-vous deux ! »
Julia s'était
levée à son tour. Les rides marquaient son visage. Les cernes
l'alourdissaient. Elle était fatiguée ; terriblement fatiguée. Même
en rentrant du boulot, elle ne pouvait toujours pas se reposer,
avoir un peu de calme et s'apaiser. Non, sa fille criait, son fils
ricanait, et elle, elle avait juste marre d'entendre ces
continuelles disputes.

« - Sélène ! N'entre pas dans son jeu ! Il n'attend que ça,
criait à bout de force la mère. Et toi Hayden ! Ne te crois pas
tout permis juste parce que tu as dix-huit ans ! Monte dans ta
chambre, tu m'agaces. Je suis assez fatiguée comme ça pour que vous
n’en rajoutiez une couche quand je rentre du
travail !
- Facile à dire ! S'emporta Sélène. Ca se voit bien que tu n'es pas
à ma place ! Tu ne comprends rien maman... Je ne monterai pas dans
ma chambre, il ne veut que ça ! »
Un sourire narquois s'étirait fièrement sur les lèvres d'Hayden. Il
avait presque gagné. Encore quelques minutes, quelques phrases, et
un claquement de porte plus tard, il aura réussi. Hayden savait
trouver les mots qui faisaient mal. Les mots qu'on refusait
d'entendre et de croire. Mais ces mots, à force d'avoir été criés,
on finissait à les avoir ancrés dans notre esprit.
« - Allez Sélène, maman t'a dit de monter dans ta chambre
alors dépêche-toi ou elle va se fâcher tout rouge ! Tu as
entendu ? Maman est fatiguée. Va-t-en ! »

Voilà. Hayden avait gagné la partie. Sélène sentait ses larmes
venir s’accrocher à ses cils. Elle cligna des yeux et une
larme coula lentement, épousant la forme de son visage.
L'adolescente se prit rageusement la tête entre les mains et fuit
dans sa chambre.
Elle claqua
bruyamment la porte. Sélène alluma la vieille chaine hi-fi qui
démarra sur le dernier CD de son groupe de rock préféré et tourna
le volume. Pas pour énerver encore plus sa mère. Mais pour masquer
ses sanglots. « Ecouter la musique trop fort provoque des
risques de déficience auditive prématurée. »
« Rien à faire, au moins, si je deviens à moitié
sourde, je n’entendrais plus les vacheries
d’Hayden. »
Elle se jeta sur son lit, enfouissant son visage dans la couette
moelleuse. Et ses larmes coulèrent, suivant le rythme de la
musique. Elle augmenta encore un peu le volume, jusqu'à son
maximum.

Personne ne devait entendre ses pleurs. Encore moins son frère. Car
pour lui, ça serait le summum de la victoire. Elle ne voulait pas
lui faire se plaisir. Elle ne voulait pas qu'il sache qu'il avait
réussi... Elle ne voulait pas qu'il sache qu'il était très fort à
ce jeu... Elle ne voulait pas qu'il sache qu'il lui faisait du
mal.
La musique la pénétrait jusqu'à l'intérieur. La basse lui
tambourinait la tête. Encore une fois, elle était vaincue. C'était
devenu une routine pour Sélène. C'était à présent sa routine. Et
elle voulait en sortir... Son cœur s'asphyxiait. Ses larmes
laissaient derrière elles des traînées humides sur ses joues.
Elle ferma ses paupières. Les larmes redoublèrent. Sa respiration
saccadée l'énerva encore plus. Elle sanglota comme une enfant
perdue. C'était déjà trop tard pour s'arrêter.

« Quand est-ce que tu cesseras... Quand est-ce que tu
me montreras un peu d’amour... Qu’est-ce que je
peux faire à part attendre ? »