Chanson qui a inspiré la nouvelle
Le brouillard se levait à peine dans cette aube matinale. Il était resté debout contre le carreau de la fenêtre. Toute la nuit. Sans dire un mot. L’esprit apparemment aussi embrumé que la longue nuit qui venait de s’écouler. Mais quelques rayons de soleil tentaient déjà de percer les nuages, obstinément. Il se décida enfin à parler, comme s’il avait répété mille fois ces mots durant toutes ces heures, avant qu’ils ne franchissent enfin la barrière de ses lèvres.
- La vie continue,
déclara-t-il gravement. Même si c’est fini, la vie
continue… On n’a pas le choix, j’imagine. Enfin,
moi, je ne l’ai pas. Tu ne me le laisses pas vraiment.
- Je suis désolée, Pete. Tellement désolée. Je sais que tout ça
paraît illogique, ridicule, démesuré… Mais je sens que
c’est ce que je dois faire. C’est une intime
conviction, comme si je n’avais pas le choix non plus,
finalement. Ce n’est pas moi qui décide.
- Arrêtes ! Arrêtes de fuir tes responsabilités en te cachant
derrière ta sacro-sainte « intuition » ! Assumes tes choix pour une
fois dans ta vie, b*rdel, Claire ! s’énerva-t-il.
Autant il avait
gardé son calme au début, autant, sa rage venait d’exploser
dans sa dernière réplique. Une rage violente, imprévisible, que je
ne lui connaissais pas. J’en avais tressailli. J’avais
peur, désormais. Je savais que ma décision ne serait pas sans
conséquences, qu’elle provoquerait une dispute, que ce serait
un moment difficile pour nous deux. Mais je n’aurais jamais
pensé éprouver de la peur.
De la tristesse, oui, des regrets, évidemment. De la culpabilité,
bien sûr. Mais je ne m’attendais pas à avoir peur. Je
n’y avais pas réfléchi. J’aurais dû. Maintenant,
j’étais pétrifiée. Pas tellement par ses cris, en fait, qui
avaient été les premiers déclencheurs de ma peur, à la base.
C’est vrai, ils ont agi comme un révélateur. Mais en réalité,
ce ne sont pas eux, ni cette rage, qui me faisaient peur.
C’était la suite.
Qu’allait-il se passer maintenant ? Je n’y avais pas songé avant de me lancer dans ce déballage d’émotions stupides, avant de lui annoncer cette décision que j’avais prise un peu sur un coup de tête et sans raison valable, il faut bien le reconnaître. Cette décision, fatale, n’en était que plus douloureuse.
On s’installe
dans une routine. On fait des projets à deux. La vie semble
s’écouler comme un long fleuve tranquille. Et un fleuve, ça
coule toujours dans le même sens. Ca ne remonte pas à sa source, ça
ne change pas soudain de direction.
Cela faisait trois ans que nous étions mariés, Pete et moi. Trois
ans de complicité, de vie commune, de projets, d’envies à
deux, de regards dans la même direction : celle de l’autre.
Trois ans d’amour, sans une ombre au tableau. Quelques
difficultés, comme tout le monde. Mais jamais une dispute grave,
jamais de doutes nous concernant. Nous étions ensemble, c’est
bien la seule chose dont nous n’avions jamais douté. Pas un
instant, nous n’avions imaginé notre avenir différemment ou
séparément. C’était une évidence.
D’ailleurs, à cette époque, on ne divorçait pas. On n’y
pensait même pas. C’était encore tabou. Bien sûr, tout cela
était sur le point de changer. C’était imminent, même. Mais
j’étais un peu en avance sur mon temps. A peine, mais déjà
trop.
Et voilà qu’une autre évidence s’était imposée à moi la nuit dernière, de façon totalement incongrue, il faut dire. Un rêve. Très puissant, presque palpable. J’ai rêvé comme je n’avais jamais rêvé auparavant. C’était si réel. J’avais l’impression de vivre une prémonition ou quelque chose du genre. Je sentais que ça allait arriver dès mon réveil. Non, je le savais. Ces événements allaient se produire. C’était obligé.
Je me suis réveillée au matin, fortement perturbée par ce rêve. Je suis partie travailler comme tous les jours dans cette grande banque londonienne. Ce rêve m’obsédait, j’y ai pensé sur le chemin, au bureau, à la cafétéria… Et c’est arrivé. Exactement comme dans mon rêve. J’avais cette impression de déjà vu, comme si j’avais déjà vécu ce moment. Je savais bien que je ne l’avais pas vécu, si ce n’est en rêve, la nuit précédente. J’étais un peu sonnée. J’avais l’impression d’assister à une scène, comme hors de mon propre corps. J’étais à la fois actrice et spectatrice.
Il était là. Au
milieu de cette foule, sur le trottoir. Il y avait des centaines de
passants qui se pressaient dans la rue à ces heures de sorties de
bureau. Tous ces gens me semblaient flous. Lui seul était net, au
milieu de cette foule. Je l’aurais reconnu n’importe
où. Mais il n’y avait pas de doute possible, même le lieu
était identique à celui de mon rêve. C’était lui.
Il m’a regardé intensément. Comme dans le rêve. Un regard si
profond qu’il vous transperce, vous cloue sur place. Vous ne
pouvez plus vous en détacher, il vous hypnotise.
Tout s’est passé comme dans le rêve. La prémonition. Je ne sais pas comment l’appeler. Une vision peut-être. Pas vraiment. Je l’avais déjà vécu en rêve cet instant. Je n’aurais jamais agi comme ça en temps normal. Je n’aurais jamais écouté mon intuition. Je sais qu’elle est là, qu’elle est puissante, mais je ne l’écoute jamais. Ensuite, je le regrette, la plupart du temps. Mais la fois suivante, je ne la suis pas pour autant.
Cette fois-ci,
pourtant, le fait d’avoir eu cette « prévision » en rêve,
m’a fait sauter le pas. Je savais comment cela allait se
passer. J’avais envie de vivre cette expérience. Elle était
si belle dans mon rêve. Si étourdissante. A en perdre la
tête.
Et c’est bien ce qu’il se passait : je perdais la tête.
Je fichais en l’air trois ans de ma vie avec Pete, et toutes
les années à venir avec lui. Je venais de faire voler en éclat
notre univers. Et même bien plus que cela. Comme ça, sur un coup de
tête. C’était de la folie pure. J’en avais conscience,
et pourtant, je n’ai pas pu m’empêcher de suivre cette
attirance, comme un aimant, pour ce total Inconnu. Juste parce que
je l’avais déjà vu en dormant, et qu’il était apparu,
tel la réalisation de ce rêve. Je ne sais quelle force me poussait
à vivre cette aventure. Sans réfléchir, sans calculer, sans penser
aux conséquences. Parce que sinon on ne vit jamais ce genre de
situation. Et que j’en avais besoin. Moi. Moi la trouillarde
du changement, moi l’adoratrice de la routine, celle qui
déteste les mauvaises surprises, les prises de risques aussi
minimes soient-elles.
Je venais non pas de prendre un risque, mais d’abandonner
tout ce qui était sûr et stable dans ma vie. En l’espace
d’un instant. Tout ce que je connaissais était sur le point
de disparaître pour laisser place à l’Inconnu.
J’étais là, enfin je crois, sur ce trottoir, et
j’embrassai l’Inconnu à pleine bouche. Au sens propre
comme au figuré. Guidée par je ne sais quelle force, qui
ressemblait surtout à de la folie.
Et puis il avait fallu annoncer ça à Pete. Le soir, en rentrant. Je ne voulais pas que ça traîne. Ca ne pouvait pas attendre, il fallait qu’il sache. Je ne pouvais pas lui mentir, et je ne pouvais pas garder ça pour moi plus longtemps.
Il n’avait pas
réagi. Il s’était appuyé contre la fenêtre et s’était
muré dans ses réflexions toute la nuit. Après avoir cru à une
mauvaise blague. Au début, j’essayais d’obtenir une
réaction, mais je savais que je n’avais plus le droit
d’exiger quoi que ce soit de lui. C’était normal.
J’étais celle qui gâchait tout. J’étais celle qui avait
renoncé à nous. Celle qui le trahissait. De quel droit le
privais-je de tous ses rêves, son passé, son avenir ? Pour un
moment de pure folie qui plus est, qui s’évanouirait sans
doute aussi vite qu’il était venu.
Alors oui, il avait raison, il fallait que j’assume. Même si j’étais morte de trouille devant mon propre « pétage de plombs ». Je lui devais au moins ça. Il fallait que je reconnaisse ma folie, que je le mette hors de cause. C’était déjà bien assez difficile comme ça pour qu’il ne prenne en plus une part de responsabilité qu’il n’avait pas là dedans.
Encore tremblante, je déclarai :
- Je te demande pardon, Pete. Je sais que je ne pourrai jamais réparer ça. Je nous ai brisés, j’en assume l’entière responsabilité. Je ne voulais pas que ça se passe comme ça, je n’avais pas planifié ce changement brutal dans ma vie… J’étais heureuse, ça aurait pu continuer…
- Alors pourquoi
?!
- Parce qu’il le fallait. J’en avais besoin. J’en
avais envie, confessai-je en me mordant la lèvre. J’avais
envie de vivre autre chose, d’explorer de nouveaux horizons.
La curiosité a été la plus forte, c’est tout.
- Tu n’es ni curieuse, ni aventurière. Tu aimes ta vie bien
rangée, pépère, les choses planifiées des mois voire des années à
l’avance. Et tu me quittes pour un rêve ?!
- Je sais.
- Ca ne te ressemble pas, Claire. Ca n’est pas toi. Comment
sais-tu que ça marchera, que tu te relèveras indemne de cette
histoire ?
- Je n’en sais rien. C’est ça qui est excitant et qui
me pousse à tout quitter, avouai-je.
- Tu as vraiment changé depuis que tu participes à tes réunions sur
la condition de la femme avec tes copines hystériques là. Elles
sont toutes seules ou maltraitées par leurs époux, je peux
comprendre qu’elles veuillent se battre pour un meilleur
statut dans la société, qu’elles luttent pour se faire une
place. Mais toi, tu avais tout, tu ne manquais de rien. Je
t’ai toujours respectée et aimée. Je t’ai apporté tout
ce que j’ai pu, et cela te comblait.
Je ne répondis rien,
je ne pouvais qu’acquiescer. A ce moment précis, nous ne
savions pas, ni l’un ni l’autre, que ces associations
féministes allaient prendre autant d'envergure dans les mois et les
années à venir, jusqu’à la fameuse révolution sexuelle et à
la libération de la femme. Une grande page de l’Histoire
allait être tournée, et j’y participais à l’époque sans
le savoir. J’espérais juste que toutes les actions que nous
menions serviraient aux générations futures. Je m'estimais
chanceuse, mais certaines de mes amies étaient moins bien
loties.
Nous essayions d'avoir un enfant, avec Pete. Je ne voulais pas que
ma fille connaisse le même sort que certaines de mes collègues. Je
voulais qu'elle puisse vivre sa vie comme elle l'entendrai, qu'elle
soit libre de ses choix, de ses actes et de son corps. Un vent de
révolte et de soif de liberté s'apprêtait à souffler sur nos
sociétés occidentales.
- Tu n’es plus la même, constata-t-il, amère. Et tu es
devenue folle, ajouta-t-il sur un ton froid, tout en retenue.
- Peut-être. Mais je me sens tellement plus vivante depuis la nuit
dernière.
- Très bien. Puisque ta passion dévorante et tes rêves sont plus
importants que notre réalité… abdiqua-t-il en quittant la
pièce.
Il claqua la porte
d’entrée. Je n’essayai pas de le rattraper. Que
pouvais-je dire de plus ? Mon argumentation ne tenait pas la route.
Il l’avait mis en évidence. Je le quittais pour un rêve.
C’était absurde.
Je repensais à mon baiser avec l’Inconnu. Un sourire se
dessina sur mon visage ravi.







