
Ainsi vint ma lumière
Azra (Ainsi vint ma lumière) posté le lundi 18 mai 2009 18:25
01 (Ainsi vint ma lumière) posté le lundi 18 mai 2009 19:21

« Je ne cèderai pas le premier, Nigel ! Laisse tomber !
- Ya pas moyen ! »
Bon sang ! Ce petit jeune ne va quand même pas me
flanquer la pâtée au bras de fer ! Hors de question…
« Azra ! Ton portable fait un boucan d’enfer dans les
vestiaires ! »
Surpris de l’appel de Michaël, je sursaute. Ce foireux de
Nigel en profite pour étaler mon bras contre la table.
« Oups ! Tricheur ! Je proteste en massant mon poignet contracté.
Je suis trop vieux pour ces conneries maintenant.
- Tu es mauvais perdant, Azra, ça craint ! Allez je file, Kaya va
m’attendre !
- Ciao ! »
Il me fait un signe de la main. En souriant, je
retourne vers le vestiaire jeter un regard sur ce traître de
téléphone.

Numéro inconnu… Pas de
message… Je prends ma douche et quitte les vestiaires au
moment où ça sonne de nouveau. Numéro toujours inconnu.
« Oui ?
- Monsieur BenKalish ? C’est le lieutenant Grangier…
»
Je ferme les yeux. Mon cœur ne s’emballe même
plus dans ma poitrine tellement j’ai l’habitude. Ma
petite sœur adorée de ce côté de la Méditerranée… Ma
croix… Elle a dix-sept ans et s’est fait pincer une
première fois avec des copains en train de fumer autre chose que du
tabac, une deuxième fois en train de piquer des cosmétiques dans
une boutique new age, une troisième fois aux côtés d’un
dealer notoire dans une voiture volée… Tout ça parce que mon
père est trop vieux pour gérer une adolescente en pleine crise et
que sa bimbo de nouvelle femme est trop évaporée pour s’en
occuper.
- Qu’a donc encore fait Sabrina ?
- Ce n’est pas exactement le problème cette fois, monsieur
BenKalish… »
Il semble embarrassé et je ne comprends pas.

- Dites-moi…
- Ce n’est pas Sabrina… Il vaudrait mieux que vous
veniez au commissariat, c’est relativement
urgent…
- Dois-je contacter un avocat ?
- Non, cela ne vous concerne pas directement, mais… il faut
que vous veniez !
- Bon j’arrive, je suis à cinq minutes à pied. »
02 (Ainsi vint ma lumière) posté le lundi 18 mai 2009 19:48
Un peu inquiet tout de même, je me dirige vers le commissariat
en rêvant de mes prochaines vacances chez ma mère, à
Casablanca.
- Monsieur BenKalish ! »
Le lieutenant Grangier m’accueille avec
une mine sombre en me tendant la main. Je la serre
machinalement.
« Que se passe-t-il ?
- J’ai besoin de vous à la morgue, pour reconnaître un
corps… »

Je chancelle, me
retiens au mur.
« Qui ?
- C’est bien le problème, Monsieur BenKalish… Cette
inconnue ne portait aucun papier d’identité sur elle, si ce
n’est une note avec un numéro de téléphone et un
prénom… Le vôtre monsieur BenKalish que j’ai
immédiatement reconnu grâce à Sabrina. »
Une angoisse sans nom étreint mon cœur
tandis qu’il m’observe avec attention. Il cherche
peut-être à étayer des soupçons mais une seule question résonne
dans mon cerveau. Inconnue ou inconnu ? Je n’ose pas
demander.
« Emmenez-moi vite ! » je souffle et il me fait signe de le
suivre.
Nous montons dans une voiture dont la sirène me
vrille les oreilles. Si un toubib me prenait la tension, je suis
sûr que son appareil exploserait. Grangier ne dit rien, ne me
regarde pas. J’ai peur.

Nous arrivons enfin à l’hôpital. Comme un zombie, je le suis à travers les couloirs aseptisés. Je ne remarque même pas que trois autres flics nous suivent. Il ouvre une porte, le légiste l’accueille avec un grand sourire puis se tourne vers moi.

D’un geste de la main, il désigne une table, une horrible table d’examen avec un corps recouvert d’un drap. J’ai envie de m’enfuir, de tomber à genoux. Je tremble quand je m’approche. Je baisse lentement les yeux quand le docteur soulève le drap. La chevelure longue et blonde ne me dit rien. Mais ce regard noir figé sans vie… Ce visage… La fleur tatouée sur le sourcil…

Mon cœur
s’arrête de battre.
« Nooooon ! »
Un cri vrille mes tympans, et ce n’est
qu’en basculant doucement vers le sol que je comprends que
c’est moi qui l’ai poussé. Pendant la chute qui me
paraît interminable, les souvenirs se télescopent devant mes
yeux.
03 (Ainsi vint ma lumière) posté le lundi 18 mai 2009 19:56
J’avais tout prévu ce vendredi-là, tout était parfait dans notre petit appartement. Dans la cuisine, où tout était soigneusement rangé, attendait notre plat fétiche, le curry de porc aux ananas, sur une recette que nous avions créée ensemble. Le champagne était au frais, le vin rouge à température, les bougies prêtes à être éclairées dès que le cliquetis familier de l’ascenseur annoncerait son arrivée. Et au fond de ma poche, le solitaire brillait de tous ses feux. Tous mes espoirs…

Tout mon désespoir…
Elle n’est pas rentrée ce soir-là. Ni le
lendemain. Son portable était resté sur l’étagère de la
bibliothèque. Les flics m’ont envoyé balader quand j’ai
signalé sa disparition.
Ce n’est que le surlendemain matin
qu’elle est réapparue, blême et silencieuse. Il était
exactement 6h45, mon réveil venait de sonner. J’étais une
loque, mal rasé, les yeux injectés de sang à cause du manque de
sommeil, vautré sur le sofa.

J’avais tout laissé en plan, la table mise
pour les grands jours, les bougies… L’écrin en plein
milieu… Elle a tout regardé d’un œil glacé,
indifférent. Ce n’était plus la Morgane que je connaissais.
Que je croyais connaître…
« Morgane ! » j’ai murmuré d’un ton plaintif, sans
doute pitoyable avec le recul.
Mais je n’ai jamais su cacher mes émotions. Tout le monde lit
toujours en moi comme dans un livre ouvert.
Elle s’est tournée vers moi, son regard
tellement méprisant que je ne l’oublierai jamais.

Elle a écrasé sa cigarette
dans le cendrier.
Je ne peux plus sentir l’odeur si
caractéristique de ces clopes mentholées sans la chercher du
regard.
Puis ses mots sont venus lacérer mon cœur.
Quatre ans après, je me croyais guéri. Mais la blessure est encore
à vif tandis que les mots résonnent dans ma tête juste avant
qu’elle ne touche le sol.
« Je te quitte Azra. Je pars, car je ne t’aime pas, je ne
t’ai jamais aimé. Ta compagnie était agréable un moment, et
j’avais besoin d’un compagnon. Mais c’est
terminé… »
Et elle a rassemblé ses affaires en un rien de
temps, sans rien ajouter, sans me regarder. Et elle a
disparu.
04 (Ainsi vint ma lumière) posté le lundi 18 mai 2009 20:04

Lorsque je reprends mes esprits, je suis allongé dans le couloir
loin d’elle et le premier visage que j’aperçois penché
sur moi est celui du médecin-légiste. Je ne peux réprimer un
mouvement de recul qui l’amuse. Il me tend un sucre et
se tourne vers Grangier.
« Une simple hypoglycémie qui s’additionne au choc…
Nourrissez-le un peu, et je vous autorise à mener
l’interrogatoire. »
Encore groggy, je me lève en laissant le sucre
effacer le goût de bile qui empâte ma bouche. Grangier me ramène au
commissariat, me tend un paquet de biscuits et s’installe
derrière son ordinateur, l’air compatissant. Je me demande
juste si c’est pour me mettre en confiance et me mettre au
trou juste après.
« Dites-moi tout ! »
La tête entre les
mains, je lui raconte tout ce que je sais de Morgane, depuis notre
rencontre à l’université, jusqu’à cette journée
fatidique où elle est partie.
« Et vous n’avez eu aucune nouvelle depuis ?
- Aucune.
- Et sa famille ?
- Il ne lui reste qu’un cousin en France, Calvin Simon. A
l’époque il commençait une école d’ingénieur… Il
doit être en dernière année je pense… Je dois le
prévenir !
- Non, nous allons le faire, nous et lui demander de
l’identifier lui aussi. Il est de la famille alors
légalement… Juste une dernière chose… Où étiez-vous
hier entre 16 et 21 heures ? »
J’en étais sûr. Si la sœur est
délinquante, pourquoi le frère ne serait-il pas un assassin, qui
aurait mûri sa vengeance pendant trois longues années… Je
retiens la remarque cassante qui me brûle les lèvres et je réponds
poliment en me remémorant ma journée de la veille.
« J’avais cours jusqu’à 16h. J’ai dû quitter le
lycée vers 16h30 après avoir discuté un peu en salle des profs.
Puis après j’ai rejoint un copain à la salle de sport : on a
fait une partie de squash. Puis je suis rentré chez moi, il devait
être 19h… »
Il note tout ce que je lui dis, le bruit du
clavier de son ordinateur résonne dans mon crâne.
« Vous pouvez disposer, monsieur BenKalish.
- Calvin est un gamin, je m’occuperai des obsèques,
lorsque… vous n’aurez plus besoin du
corps…»

Il hoche la tête, me serre la
main puis murmure enfin « Toutes mes condoléances... » avant de
m’accompagner à la porte. Je reste debout quelques instants
devant le commissariat. J’ai froid mais je ne ressens plus
rien. Ma gorge se serre de nouveau et sans que je le décide
consciemment, mes pas se dirigent vers la seule personne de la
ville que je peux déranger à l’improviste

